LUCRÈCE.
LIVRE DEUXIÈME.
I.-LE BONHEUR, C'EST LE CALME DE L'AME, ET LA SCIENCE. (V. 1-60.)
Suave, mari magno, turbantibus aequora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem : Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas, Sed, quibus ipse malis careas, quia cernere suave est. Suave etiam belli certamina magna tueri Per campos instructa, tua sine parte pericli; Sed nil dulcius est, bene quam munita tenere Edita doctrina sapientum templa serena; Despicere unde queas alios, passimque videre Errare, atque viam palantes quaerere vitae, Certare ingenio, contendere nobilitate, Noctes atque dies niti praestante labore, Ad summas emergere opes, rerumque potiri. O miseras hominum mentes! O pectora caeca! Qualibus in tenebris vitae, quantisque periclis Degitur hoc aevi, quodcumque est! Nonne videre Nil aliud sibi Naturam latrare, nisi ut qui Corpore sejunctus dolor absit, mente fruatur Jucundo sensu, cura semota metuque? Ergo corpoream ad naturam pauca videmus Esse opus omnino, quae demant cumque dolorem, Delicias quoque uti multas substernere possint, Gratius interdum neque Natura ipsa requirit. Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes, Lampadas igniferas manibus retinentia dextris, Lumina nocturnis epulis ut suppeditentur; Nec domus argento fulget, auroque renidet; Nec citharae reboant laqueata aurataque templa: Attamen inter se prostrati, in gramine molli, Propter aquae rivum, sub ramis arboris altae, Non magnis opibus jucunde corpora curant, Praesertim quum tempestas adridet, et anni Tempora conspergunt viridantes floribus herbas. Nec calidae citius decedunt corpore febres, Textilibus si in picturis ostroque rubenti Jacteris, quam si in plebeia veste cubandum est. Quapropter, quoniam nil nostro in corpore gazae Proficiunt, neque nobilitas, neque gloria regni, Quod superest, animo quoque nil prodesse putandum; Si non forte, tuas legiones per loca campi Fervere quum videas, belli simulacra cientes, Fervere quum videas classem lateque vagari, His tibi tum rebus timefactae religiones Effugiunt animo pavidae, mortisque timores Tum vacuum pectus linquunt curaque solutum. Quod si ridicula haec ludibriaque esse videmus, Reveraque metus hominum curaeque sequaces Nec metuunt sonitus armorum, nec fera tela, Audacterque inter reges, rerumque potentes Versantur, neque fulgorem reverentur ab auro, Nec clarum vestis splendorem purpureaï ; Quid dubitas quin omnis sit haec rationis potestas, Omnis quum in tenebris praesertim vita laboret ? Nam veluti pueri trepidant, atque omnia caecis In tenebris metuunt, sic nos in luce timemus Interdum nilo quae sunt metuenda magis quam Quae pueri in tenebris pavitant, finguntque futura. Hunc igitur terrorem animi tenebrasque necesse est Non radii solis, neque lucida tela diei Discutiant, sed Naturae species ratioque. |
Il est doux de contempler du rivage les flots de la vaste mer soulevés par la tempête, et le péril du malheureux qu'ils vont engloutir; non pas que l'on prenne plaisir à l'infortune d'autrui, mais parce qu'on aime à voir de quels maux on est exempt soi-même. Il est doux encore, à l'abri du péril, de promener ses regards sur deux grandes armées rangées dans la plaine. Mais de tous les spectacles, le plus agréable est de considérer, du temple serein, asile sûr élevé par la philosophie, les mortels épars s'égarer à la poursuite du bonheur, se disputer la palme du génie ou la chimère de la naissance, et se soumettre nuit et jour aux plus pénibles travaux pour s'élever à la fortune et aux grandeurs. Malheureux humains! coeurs aveugles! Au milieu de quelles ténèbres et dans quels périls se passent les quelques instants de vie qui vous sont donnés! Écoutez le cri de la Nature. Qu'exige-t-elle de vous? Un corps exempt de douleur, une âme libre de terreurs et d'inquiétudes. Et les besoins du corps ne sont-ils pas bornés? Ne pouvez-vous pas, à peu de frais, vous garantir de la douleur, et vous procurer un grand nombre de sensations agréables? La Nature n'en demande pas davantage. Si vos festins nocturnes ne sont point éclairés par des lampadaires que soutiennent de magnifiques statues, si l'or et l'argent ne brillent point dans vos palais, si le son de la lyre ne retentit point sous vos riches lambris, du moins couchés au milieu de vos amis, sur un tendre gazon, près d'un clair ruisseau, à l'ombre d'un arbre élevé. vous goûtez des plaisirs qui coûtent peu, surtout la riante saison, quand le printemps sème à pleines mains les fleurs sur la verdure. D'autre part la fièvre brûlante ne quitte pas plus promptement le riche qui s'agite sur la pourpre et la broderie, qu'elle ne quitte le malheureux étendu sur l'étoffe la plus commune. Si la fortune, la naissance, le trône même, ne contribuent point au bonheur du corps, assurent-ils à l'âme un sort plus heureux? Quand vos nombreuses légions déployées agitent leurs étendards dans la plaine, quand la mer écume au loin sous le poids de vos vaisseaux, la Superstition est-elle par hasard effrayée de cet appareil, et les terreurs de la mort laissent-elles votre coeur en paix? Vaine illusion! le cliquetis des armes n'en impose point aux soucis rongeurs. Ils se présentent fièrement à la cour des rois; ils s'asseoient à leurs côtés sur le trône, sans respect pour l'éclat de l'or ni de la pourpre. Ces vaines terreurs ne sont que le fruit de l'ignorance et des ténèbres où nous vivons plongés. Car si les enfants s'effrayent de tout pendant l'obscurité de la nuit, nous-mêmes, en plein jour, nous sommes les jouets de terreurs aussi frivoles. Pour dissiper ces craintes et ces ténèbres il est besoin non des rayons du soleil et de la lumière du jour, mais de l'étude réfléchie de la Nature. |
Suave, |
Il est doux, |
ventis turbantibus aequora |
les vents troublant les plaines |
magno mari, |
sur (de) la vaste mer, |
spectare e terra |
de contempler de la terre |
magnum laborem alterius : |
le grand effort d'autrui: |
non quia |
non parce que |
quemquam vexari |
quelqu'un être tourmenté |
est voluptas jucunda, |
est un plaisir agréable, |
sed quia est suave |
mais parce qu'il est doux |
cernere quibus malis |
de voir de quels maux |
ipse careas. |
toi-même tu es-exempt. |
Suave etiam tueri |
Il est doux aussi de voir |
magna certamina belli |
les grandes luttes de la guerre |
instructa per campos, |
disposées à travers les plaines, |
sine tua parte pericli; |
sans la participation du (au) danger; |
sed nil est dulcius |
mais rien n'est plus doux |
quam tenere |
que d'occuper |
templa serena |
les temples sereins |
bene munita |
bien fortifiés |
edita doctrina sapientum; |
qui ont été élevés par la science des sages; |
unde queas |
d'où tu puisses (d'où tu pourras) |
despicere alios, |
regarder-d'en-haut les autres, |
videreque errare passim, |
et les voir errer ça-et-là, |
atque palantes |
et dispersés |
quaerere viam vitae, |
chercher le chemin de la vie, |
certare ingenio, |
lutter de génie, |
contendere nobilitate, |
rivaliser de noblesse, |
atque niti |
et s'efforcer |
noctes atque dies |
les nuits et les jours |
labore praestante |
par un travail énergique |
emergere ad opes summas, |
de s'élever aux ressources les plus grandes, |
potirique rerum. |
et de s'emparer des choses (du pouvoir). |
O mentes miseras |
O esprits malheureux |
hominum! |
des hommes! |
O pectora caeca! |
O coeurs aveugles! |
Qualibus in tenebris vitae, |
Dans quelles ténèbres de la vie, |
quantisque periclis |
et dans quels-grands périls |
hoc aevi quodcumque est, |
cette portion du temps, quelle-qu-'elle soit, |
degitur! |
est passée! |
Nonne videre |
N'est-il pas possible de voir (ne voit-ou pas) |
Naturam latrare |
la Nature ne réclamer-à-grands-cris |
nil aliud sibi, |
rien autre chose pour elle-même, |
nisi ut |
si-ce-n'-est que, |
doler absit |
la douleur soit absente assurément |
sejunctus corpore, |
éloignée du corps, |
fruatur mente |
elle (la nature) jouisse de l'intelligence |
sensu jucundo, |
avec un sentiment agréable, |
semota |
séparée (exempte) |
cura metuque ? |
de souci et de crainte? |
Ergo videmus pauca |
Donc nous voyons peu de choses |
esse opus omnino |
être nécessaires en-tout (à tout prendre) |
ad naturam corpoream, |
pour la nature corporelle. |
quaecumque demant |
toutes-celles-qui peuvent-enlever |
dolorem, |
la douleur, |
quoque uti |
et être nécessaires aussi pour que |
possint substernere |
les hommes puissent fouler-aux-pieds |
multas delicias, |
de nombreuses délices, |
neque Natura ipsa |
ni la Nature elle-même |
requirit gratius |
n'exige rien de plus agréable |
interdum. |
pendant-ce-temps (tant qu'elle à ces biens). |
Si simulacra aurea |
Si des statues d'-or |
juvenum |
de jeunes-gens |
retinentia manibus dextris |
tenant dans leurs mains droites |
lampadas igniferas |
des flambeaux enflammés |
non sunt per aedes, |
ne sont pas à travers vos demeures, |
ut lumina suppeditentur |
pour que des lumières soient fournies |
epulis nocturnis, |
à vos festins nocturnes, |
nec domus fulget |
et si votre maison ne brille pas |
argento, |
par l'argent, |
renidetque auro, |
et ne reluit pas de l'éclat de l'or, |
et templa laqueata |
et si les espaces lambrissés |
aurataque |
et dorés |
non reboant citharae, |
ne répondent pas au son de la cithare, |
attamen prostrati inter se, |
cependant les hommes étendus entre eux, |
in gramine molli, |
sur le gazon moelleux, |
propter rivum aquae, |
près d'un cours d'eau (d'un ruisseau), |
sub ramis arboris altae, |
sous les rameaux d'un arbre élevé, |
curant corpora jucunde |
soignent leurs corps agréablement |
non magnis opibus, |
non avec de grandes ressources (à peu de frais), |
praesertim |
surtout |
quum tempestas adridet, |
lorsque la température sourit, |
et tempora anni |
et que les saisons de l'année |
conspergunt floribus |
parsèment de fleurs |
herbas viridantes. |
les herbes verdoyantes. |
Et febres calidae |
Et les fièvres brûlantes |
non decedunt citius |
ne se retirent pas plus promptement |
corpore, |
du corps, |
si jacteris |
si tu es agité par la fièvre |
in picturis textilibus |
sur des broderies tissées (sur de riches tapis) |
ostroque rubenti , |
et sur la pourpre éclatante, |
quam si cubandum est |
que s'il te faut coucher |
in veste plebeia. |
sur une étoffe plébéienne (grossière). |
Quapropter, |
C'est pourquoi, |
quoniam gazae |
puisque les trésors |
proficiunt nil |
ne profitent en rien |
in nostro corpore, |
dans (pour) notre corps, |
neque nobilitas, |
ni la noblesse, |
neque gloria regni , |
ni la gloire de la royauté, |
putandum est quoque, |
il faut penser aussi |
quod superest, |
pour ce qui reste, |
prodesse nil animo; |
ces biens ne servir en rien à l'esprit; |
si forte, |
si par hasard, |
quum videas legiones tuas |
tandis que tu vois des légions à-toi |
fervere |
s'échauffer (s'agiter) |
per loca campi, |
à travers les espaces d'une plaine, |
cientes simulacra belli, |
produisant des simulacres de guerre, |
quum videas classem |
tandis que tu vois une flotte à toi |
fervere |
s'agiter |
vagarique late, |
et se répandre au-loin, |
religiones pavidae |
les superstitions craintives |
timefactae |
effrayées de cet appareil |
non effugiunt tum tibi animo |
ne s'enfuient pas alors pour toi de l'esprit |
his rebus, |
par ces choses (dès que tu possèdes ces choses), |
terroresque mortis |
et si les terreurs de la mort |
linquuut tum pectus |
ne laissent pas alors ton coeur |
vacuum solutumque cura. |
vide et dégagé de souci. |
Quod si videmus |
Que si nous voyons |
haec esse ridicula |
ces choses être ridicules |
ludibriaque, |
et être des jouets, |
et revera metus hominum |
et si effectivement les craintes des hommes |
curaeque sequaces |
et les soucis acharnés-après nous |
non metuunt |
ne craignent pas |
sonitus armorum, |
les bruits des armes, |
nec tela fera, |
ni les traits cruels, |
versanturque audacter |
et se tiennent audacieusement |
inter reges, |
au milieu des rois, |
potentesque rerum, |
et des maîtres des choses (du monde), |
neque reverentur |
et s'ils ne respectent pas |
fulgorem ab auro, |
l'éclat qui s'échappe de l'or, |
nec splendorem clarum |
ni l'éclat brillant |
vestis purpureaï, |
d'un vêtement de-pourpre, |
quid dubitas |
en quoi doutes-tu (peux-tu douter) |
quin omnis haec potestas |
que tout ce pouvoir (de conjurer ces craintes) |
sit rationis, |
ne soit celui de la science, |
quum praesertim |
d'-autant-que surtout |
omnis vita |
toute notre vie |
laboret in tenebris? |
se-passe-péniblement dans les ténèbres? |
Nam veluti pueri |
Car de-même-que les enfants |
trepidant, |
tremblent, |
atque metuunt omnia |
et craignent toutes choses |
in tenebris caecis, |
dans les ténèbres obscures, |
sic nos timemus interdum |
ainsi nous nous craignons parfois |
in luce |
à la 1umière (en plein jour) |
quae sunt metuenda |
des choses qui ne sont à craindre |
nilo magis |
en rien plus |
quam quae pueri pavitant |
que celles dont les enfants s'effrayent |
in tenebris, |
dans les ténèbres, |
finguntque futura. |
et qu'ils se figurent devoir arriver. |
Igitur necesse est |
Donc il est nécessaire |
non radii solis, |
non que les rayons du soleil, |
neque tela lucida diei, |
ni les traits lumineux du jour, |
sed species Naturae |
mais que le spectacle de la Nature |
ratioque |
et que la réflexion |
discutiant |
dissipent |
hunc terrorem animi |
cette terreur de l'esprit |
tenebrasque. |
et ces ténèbres de l'esprit. |
ab, prép.
: + Abl. : à partir de, après un verbe passif = par |
ne, adv. : ... quidem
: pas même, ne (défense) ; conj. + subj. : que (verbes
de crainte et d'empêchement), pour que ne pas, de ne pas (verbes
de volonté) |